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traverse en pirogue

En ce mois de Novembre 2017, plusieurs chaînes de télé françaises nous ont fait part d’une horreur qui m’a choqué jusqu’aux tripes. Écrire est pour moi une façon de faire passer les émotions et, d’inviter à la réflexion et à l’action. Je me sens profondément blessé par cette séquence douloureuse.

Les images choquent. Les temps de triste mémoire sont revenus au XXIe siècle. Il s’agit de la vente des Africains comme esclaves en Lybie non loin de Tripoli. Tout a été filmé en août 2017 en caméra cachée par Nima Elbagir de CNN (Cable News Network). Cette dame reporter de CNN est une spécialiste des enquêtes difficiles, née au Soudan et installée à Londres comme correspondante internationale.

Dans le compte-rendu du journal le Monde dans sa rubrique Afrique on peut lire : "Qui a besoin d’un mineur ? C’est un mineur, un grand homme fort, il va creuser. En L’espace de quelques minutes, des journalistes de CNN ont assisté à la vente d’une douzaine de migrants, cédés par des passeurs pour des sommes allant de 500 à 700 dinars libyens (jusqu’à 435 euros). Ces « marchés aux esclaves » se dérouleraient une ou deux fois par mois”1

CNN has CNN vient de mettre en lumière cette réduction d’êtres humains à l’état d’esclavage en Libye. Tout le monde savait, semble-t-il, mais personne n’osait dire mot. La situation arrangeait sans doute ceux qui se sont terrés dans le silence. Les images ont délié les langues. La traite d’êtres humains noirs est devenue une pratique acceptable. Les migrants sont devenus une monnaie d’échange. Pour avoir la paix en Occident, l’union européenne demande de les garder en Libye dont on sait que la situation sécuritaire a empiré depuis l’assassinat de Mouammar Kadhafi. Plus que jamais, ce pays est devenu un non-État, ou un État de non droit. La France quant à elle, a choisi de sous-traiter la misère en Afrique avec la création des hotspots (points chauds en anglais, pour désigner ces centres d’enregistrement des migrants) créés pour gérer des flux migratoires exceptionnels qui envahissent l’Europe. Des hotspots au Niger et au Tchad en échange de 3 ou 4 milliards d’Euros. Jacques Barou écrit : "Même si tous les individus et tous les peuples n’ont pas forcément vocation à migrer, l’être humain en général semble être un homo migrator autant qu’il est un homo economicus ou un zoon politkon."2 On est pour partie sédentaire et en même temps, on se souvient que l’on vient de loin. La migration peut être volontaire ou forcée.

La faute en incombe à l’Afrique qui ne veut pas se prendre en charge et qui livre ses enfants sur les chemins du monde pour rechercher ailleurs le bien être. La faute à l’Afrique qui ne refuse pas de dépendre des autres. L’Afrique sacrifie ses enfants qui, au risque de leur vie, tentent d’accéder aux régions riches du monde. Il faut traiter le mal à la racine. Les clandestins sont objet du déni de leur existence. Ils travaillent sans être déclarés. "Pourquoi, durant tout ce temps, les sans-papiers ne sont-ils pas apparus pour ce qu’ils sont aussi : des travailleurs, construisant des immeubles, nettoyant des bureaux, surveillant des supermarchés, cuisinant dans des restaurants, gardant des enfants, etc."3

Quelques voix se lèvent pour protester contre cet esclavage. Le professeur Achille Mbembe, l’écrivain Alain Mabanckou, le journaliste Claudy Siar, des footballeurs comme Didier Drogba, Paul Pogba, Samuel Eto’o fils, Lilian Thuram. Des musiciens africains : Alpha Blondy, Koffi Olomide, Werrason, Tiken Jah Fakoly, Mokobe, Passi, Oumou Sangare. Des politiciens réagissent : Alpha Condé décide de rappeler son chargé d’affaires en Libye, Rock M.C. Kabore s’indigne et rappelle son ambassadeur, le Rwanda se dit prêt à accueillir 30.000 migrants africains, la Côte-d’Ivoire rapatrie ses ressortissants, Issoufou Mahamadou enjoint les autorités libyennes et les organisations internationales de tout mettre en œuvre pour que cesse cette pratique d’un autre âge que nous croyions révolue. Le Sénégal veut des clarifications sur ce scandale et demande officiellement à l’Union africaine et à l’Organisation des Nations Unies de diligenter sans délai une enquête, L’organisation des Nations Unies dénonce une situation inhumaine, Emmanuel Macron qualifie cela de crime contre l’humanité… Beaucoup ont parlé, mais la voix de l’Église tant africaine qu’universelle se fait attendre.

Les causes de cette migration sont la pauvreté, les conflits, l’appauvrissement des ressources naturelles, la recherche de nouveaux territoires à exploiter en raison de la croissance démographique… voici les vecteurs de cette planétarisation migratoire. Par la pauvreté, nous entendons notamment la prise de conscience des inégalités économiques qui se creusent entre les habitants d’une même planète. La prise de conscience des problèmes de la ville, ou des binômes Ville/banlieues, Centre/périphéries, Centre/bidonvilles : chômage, habitat dégradé, délinquance, violence. Tout ceci est une géographie sociale qui oppose riches et pauvres. "Il n’y aurait aucun scandale si tous les hommes pouvaient être touristes ou ethnologues, si la mobilité des uns n’était pas un luxe alors que la mobilité des autres est un destin ou une fatalité. Et ce scandale vaut pour l’ethnologie. Il y a des ethnologues japonais en Afrique, mais pas d’ethnologues africains au Japon.”4 Il y a toujours un brassage permanent des peuples et des cultures. Les peuples ne sont pas des entités stables, ce sont des constructions. Si l’on ne veut pas faire de la migration un droit pour les noirs, faisons au moins de l’éradication de la pauvreté une priorité planétaire. La faute incombe aussi à l’Europe qui se barricade : "Les pressions subies par les migrants sont le produit des choix migratoires des États «  riches ». Une politique restrictive fait monter le coût de l’immigration, favorisant le marché des passeurs et des trafiquants. De plus, le manque de flexibilité dans la gestion actuelle de la mobilité (logique de l’ « aller-simple ») oblige souvent les migrants à tout tenter pour rembourser leur voyage”.5 Lorsqu’on est jeune et qu’on est persuadé d’avoir une meilleure vie ailleurs, on va jusqu’au bout de ses rêves.

Florent Alain BIKINI Musini
PhD student, sociology of migrations
University of Strasbourg

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Footnotes

1. « Libye : des migrants vendus aux enchères comme esclaves », in Le Monde Afrique du 15.11.2017

2. BAROU Jacques, op.cit., p.7.

3. BARRON Pierre et alii, on bosse ici, on reste ici ! La grève des sans-papiers : une aventure inédite, Paris, la découverte, 2011, pp 8-9. (312p.)

4. WIHTOL DE WENDEN Catherine, op.cit., p.70.

5. ROCHEL Johan, Repenser l’immigration. Une boussole éthique, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2016, p.104.