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Quand je parle de Kaduna au Nigeria comme mon lieu de résidence et de travail qui consiste à promouvoir l'œcuménisme et le dialogue interreligieux, les gens montrent un certain enthousiasme, et reconnaisse tout de même la nécessité d'un dialogue à Kaduna. Kaduna est connu pour être l'un des points chauds pour les conflits ethno-religieux dans le nord Nigeria.


anne falolaSr. Anne Falola, l'auteur de cet article est une Sœur Missionnaire de Notre-Dame des Apôtres (NDA). Elle est titulaire d'un diplôme en Counseling de l'Université d'Ibadan et d'une maîtrise en spiritualité chrétienne de ‘Heathrow College’ de Londres. Elle a été missionnaire au Nigeria et en Argentine en Amérique du Sud. Elle a travaillé comme secrétaire pour le comité de mission de la Conférence des évêques catholiques du Nigeria. Elle est actuellement directrice exécutive du Women Interfaith Council (Conseil des Femmes pour le dialogue interconfessionnelle) à Kaduna, au Nigeria.

 

 

P ar cet article, je voudrais montrer que le dialogue interreligieux ne doit par être limité aux zones de conflits et ne doit pas être utilisé comme un outil de résolution de conflit. S'il est vrai que le dialogue interreligieux est souvent appliqué pour la consolidation de la paix, il est important d'affirmer que la compréhension chrétienne du dialogue interreligieux va au-delà de la résolution des conflits.

Le dialogue est une manière d'être, une attitude, une spiritualité, une disposition du cœur à donner et à recevoir des autres avec compassion. Le dialogue est vécu de façon informelle dans notre vie quotidienne dans la famille, le quartier et la communauté. Cependant, le dialogue interreligieux implique un effort supplémentaire pour s'engager dans une relation de transformation avec les personnes d'autres religions et cultures. C'est un processus lent qui implique d'écouter avec respect, d'ouvrir son cœur aux valeurs des autres et de partager volontairement ses propres expériences et valeurs. Le dialogue devient transformateur à mesure que l’on grandit dans la conscience de l'autre et que l’on prend conscience de ses propres besoins.

Formes de dialogue

Aujourd'hui, la diversité culturelle et religieuse est une réalité dans presque toutes les communautés du monde en raison du mouvement humain massif et de la croissance de la technologie qui souligne notre interdépendance. Par conséquent, le dialogue est un impératif pour tous et ne peut être considéré comme réservé spécialement à quelques experts. Tout le monde peut s'engager dans un dialogue à un certain niveau ; par exemple, tout le monde est encouragé à établir des relations avec ceux qui sont différents. Le dialogue de la vie s'engage dans des situations normales de la vie quotidienne avec ceux qui sont différents. Cela exigerait une disposition généreuse et ouverte pour tolérer nos différences, comme le mode de s'habiller, ou encore comme la façon de comprendre les relations entre homme et femme. C'est un aspect du dialogue qui constitue le fondement de tous les autres. Le dialogue de la vie est en effet notre point de départ à Kaduna, où les conflits ont provoqué un énorme fossé entre les populations chrétiennes et musulmanes. Notre mission au sein du Conseil interconfessionnel des femmes est de construire des ponts et de reconstruire des relations en tant que première étape pour restaurer la confiance brisée et créer un environnement propice aux autres formes de dialogue.

Une forme de dialogue qui est presque inévitable dans notre société pluraliste est le dialogue social. Tous les êtres humains ont les mêmes besoins fondamentaux : se nourrir, se loger, se soigner, s’instruire, etc. En tant que société avec des croyances diverses, la façon dont ces besoins sont organisés et fournis à la population peut être complexe et devenir ainsi un sujet de dialogue. Cela exige une capacité à écouter avec respect et compassion les besoins de chacun, alors que nous travaillons ensemble pour le bien commun, en particulier pour les besoins des plus vulnérables de la société. Pour renforcer notre recherche du bien commun par exemple, des femmes de confessions diverses à Kaduna se réunissent pour réfléchir sur la question de la marginalisation, de la pauvreté, de l'éducation des filles, des mariages précoces, du chômage et des problèmes de santé. Notre Forum interconfessionnel des associations de femmes musulmanes et chrétiennes (communément appelé le Conseil interconfessionnel des femmes) crée une voix crédible et unit pour les femmes, quelle que soit leur religion ou leur appartenance ethnique.

Les deux autres formes de dialogue peuvent nécessiter un niveau d'expertise plus élevé : le dialogue sur l’expérience spirituelle et les échanges théologiques. Cependant, chacun de nous est mis au défi d'approfondir notre compréhension de notre propre foi, de réfléchir sur notre héritage spirituel et d'approfondir notre propre cheminement dans notre tradition de foi. Sans cela, nous serons comme une clôture branlante, prête à tomber dès la moindre secousse.

Voici une belle expérience d'échange théologique avec les musulmans : je suis arrivé à participer à une conférence à Izmir, en Turquie en 2015, qui portait sur le thème: « La compassion de Marie » à la fois dans les perspectives chrétiennes et musulmanes. C'était une expérience spirituelle si profonde d'écouter les musulmans parler de Marie comme la Femme la Plus Bénie et un Modèle de compassion. En utilisant nos différentes Écritures, nos croyances ont été approfondies et le respect mutuel s'est accru. Le but de notre conversation n'était pas de convertir l’autre ; cet exercice nous aidés à grandir dans nos religions respectives et à nous enrichir de la perspective de l'autre. Le dialogue en tant que spiritualité est enraciné dans la manière dont Dieu nous a créés, la manière dont Dieu entre en relation avec nous, et aussi s’engage avec chacun de nous dans une relation unique. La compréhension chrétienne du dialogue est fondée sur la communion trinitaire qui déborde sur l'humanité et la création entière.

Ce nouvel élan au dialogue définit la théologie et la praxis de la mission contemporaine. La mission n'est pas une conquête, une croisade, un colonialisme ou une campagne pour le baptême ; La mission chrétienne d'aujourd'hui cherche plutôt, plus que jamais à atteindre et à engager l'humanité dans la recherche de la communion malgré la confusion de nos divisions. Le but de la mission de l'Église ne se limite pas à l'expansion numérique par le baptême et l’implantation de l’Église; l'accent aujourd'hui est plutôt de répandre l'amour de Dieu en engageant le monde dans des actions de transformation qui répondent de diverses manières à des contextes particuliers. En Amérique latine, il peut s'agir de solidarité avec les pauvres contre l'oppression et la domination ; en Afrique, il peut s'agir d'une fraternité au sein et entre les cultures autonomes ; en Asie, il peut s'agir de solidarité au milieu de la diversité des religions. Par-là, l'évangélisation inclut mais ne se limite pas à la proclamation directe du Christ et à la Bonne Nouvelle de l'Évangile. Par conséquent, la conversion que nous recherchons n'est pas tant le changement de religion, mais une transformation intérieure qui nous ouvre au bien chez les autres et nous permet de reconnaître la présence de Dieu en eux.

Bases pour la mission et le dialogue

Le dialogue interreligieux fait partie intégrante de la mission évangélisatrice de l'Église, car Dieu, dans un dialogue sans fin, a offert et continue d'offrir le salut à l'humanité. Dans la fidélité à l'initiative divine, l'Église doit aussi entrer dans un dialogue de salut avec tous les hommes et toutes les femmes.1 Le dialogue est essentiel pour la mission pour les raisons suivantes :

Conclusion

Le dialogue interreligieux requiert une théologie contextuelle qui reconnaît que la culture, l'histoire, les autres traditions religieuses et les réalités humaines sont des espaces sacrés où l'esprit de Dieu est constamment à l'œuvre. Les difficultés que présentent les différences et les contradictions de l'engagement avec «l'autre» servent comme terrain fertile pour vivre le mystère Pascal de la mort et de la résurrection qui est une partie essentielle du message chrétien. Le sens de la mission prend une nouvelle dimension lorsque nous pouvons transcender la première étape de l'addition des nombres à la communauté des baptisés, et nous participons activement à la mission de hâter le règne de Dieu sur la terre à travers les membres de toutes les religions dans le monde.3

Finalement, il ne peut y avoir de mission chrétienne sans dialogue, car l'Évangile du Christ est comme un «levain» qui devient puissant quand il est mélangé avec la «pâte» des faiblesses humaines, et quand il est éprouvé dans le feu de l'amour par un total du don de soi. Le dialogue implique d'entrer dans l'inconnu, il faut se laisser entrainer. Le dialogue dépouille le message chrétien du superflu et le met au défi d'atteindre constamment l'essentiel, le cœur de la Bonne Nouvelle : Koinonia – communion. Il ne peut y avoir de communion sans le service de Diakonia - service, et un vrai service chrétien implique le fait de s'auto-extirper, de s’offrir comme martyre - de témoigner et de s'inspirer de la passion et de la résurrection du Christ. C'est la mission du Christ, c'est la mission de tout baptisé et, en effet, c'est la mission de l’Église !

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Footnotes

1. Pontifical Council for Inter-religious Dialogue, Dialogue and proclamation; Reflection And Orientations On Interreligious Dialogue, And The Proclamation Of The Gospel Of Jesus Christ, May 1991, 1
2. Cf. Jn 10:10
3. Jojo Joseph, Mission in the Pluralistic Context: Spreading the Message of Abba Experience, downloaded on 4/5/2011