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Si Jean Paul Sartre écrivait la pièce « Huis clos » à l’heure actuelle où le Covid-19 crée une psychose, il affirmerait avec plus de conviction qu’avant que « l’enfer c’est les autres » Il ne serait pas étonnant que la plupart d’entre nous lui donne pleinement raison. Peut-être que nous n’osons pas parler comme Sartre par bienveillance à l’égard des autres. Sartre explique sa position en disant que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer.

Je viens de rentrer du Bénin après trois mois d’étude de terrain. J’ai même fait un court séjour au Togo au moment où quelques cas du Covid-19 avaient été identifiés. Je me déplaçais à moto, en moto taxi, en bus et en avion. Je serrais la main, mangeais au restaurant et à l’africaine (plusieurs personnes partagent le repas dans le même plat et boivent dans le même récipient), chez les amis et dans les familles.

 

La radio nous faisait savoir que deux personnes étaient infectées au Sud. On disait que le virus n’était pas encore arrivé au nord du pays. L’Etat béninois a vite agi pour demander aux évêques de ne plus permettre les rassemblements de fidèles pour quelque rencontre que ce soit. A partir de ce moment, par respect pour les consignes données et par prudence, j’ai respecté la distance d’un mètre. Je ne serrais pas la main. Mais à deux occasions, j’ai été coincé, contraint de manger à l’africaine. Je ne pouvais pas demander ma part de repas à part ; ce n’est pas bien vu dans le milieu bariba. J’ose quand même parler du Covid – 19 et des consignes à respecter. Les gens ne prennent pas ça au sérieux : d’après eux le virus ne peut faire aucun mal aux Baribas. Devais-je me retirer du repas fraternel, alors que ce repas était préparé pour me faire honneur ? Que faire ? J’ai fait confiance et pris le risque. Au cours du repas, l’un des convives dit qu’il venait de rentrer d’un gƆƆ yeru (la cérémonie pour les défunts qui rassemble un grand nombre de personnes venant de partout.) Cette parole m’a traversé comme un coup de tonnerre. Je n’avais plus d’appétit. Je ne pouvais pas subitement arrêter de manger car cela n’aurait pas été bien vu culturellement. Je me suis efforcé de manger malgré l’angoisse qui était en moi. Je peux raconter de nombreux incidents d’éventuelles contaminations du virus.

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Qu’est-ce qui m’assure que je n’ai contaminé personne ? Parce que j’ai fréquenté moi aussi les endroits où il y avait des gens infectés. A mon tour, je pouvais contaminer les autres dans les lieux de mon séjour et de plus, éventuellement, à Paris aussi, ma destination finale. Quel risque ! Quel stress ! Je commençais à faire de l’hyper-tension. Peut-être, je mourrai. Mais il fallait que j’évite que quelqu’un meure à cause de moi. Animé d’une pensée bienveillante, je portais le masque et j’arrivais à la gare de Parakou. Les gens assis par-là ont prononcé les versets coraniques sur moi car avec le masque j’étais pour eux, une personnification du Covid-19. Selon leur compréhension, seuls les infectés portent le masque. C’est drôle que le virus ne leur fasse pas peur mais seulement le masque, ce qui est visible. Comme je l’ai mentionné, pour Sartre, l’autre ne peut être que l’enfer à partir du moment où les rapports avec autrui sont tordus et viciés. Si je me comporte comme lui, l’autre ne voit pas en moi l’enfer. Mais dès l’instant où une différence est remarquée, l’enfer se crée. Idem à l’arrivée à Paris, parmi les passagers, seul celui qui ne porte pas le masque provoque une peur et crée un enfer pour les autres.

Dans cette expérience, je retiens deux choses : premièrement, je me demande comment j’ai pu échapper au virus. Il n’y a aucun mérite, plutôt une chance. Les croyants diront que c’est Dieu qui m’a protégé, un athée lui donnerait pour nom la chance, un scientifique parlerait d’un bon système immunitaire, un touriste, une aventure qui s’est bien terminée, etc. J’appelle cela (la course de) la vie humaine.

Deuxièmement, pour le déconfinement, désormais, nous sommes appelés à une nouvelle culture de distance et de précaution. Vis à vis de l’autre et aussi de soi-même, nous avons une responsabilité indispensable, celle de préserver sa propre vie et aussi la vie de l’autre. La situation qui s’installe peut nous aider à mieux vivre le déconfinement mais aussi peut créer la psychose du virus partout et en tout. Soyons prudents et respectons bien les consignes sanitaires. Ne dit-on pas, « la santé avant tout » ? A quoi bon s’opposer à ces mesures sanitaires contre la propagation du Covid-19 et mettre en danger la vie de ses proches ? En même temps, tenons bons contre la peur et l’angoisse imaginaires. Un adage indien peut nous remonter le moral : « la personne courageuse meurt une fois mais le peureux meurt à tout instant. » J’ai été isolé deux fois : une fois au Bénin et une deuxième fois, ici, à la rue Lhomond, à Paris. Pendant la période d’isolement, je faisais des cauchemars, et dans mon sommeil, il m’est arrivé de crier à haute voix, « Attention ! Restez à l’écart. Je risque de vous contaminer. » Heureusement, je suis bien portant et je n’ai contaminé personne. Le cauchemar est fini. La vie continue dans la confiance.

                                                                                                                                                                                                                                                                          VINCENT Dominic Xavier, SMA